La question sociale et Léon Harmel

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Conférence prononcée le 14 novembre 2015

Maison Saint Sixte

Lorsque, dans sa thèse consacrée à cette autre grande figure du catholicisme social qu’est Albert de Mun, L’historien Philippe Levillain croise pour la première fois – comme Albert de Mun – Léon Harmel, il le présente comme « un personnage peu commun », auquel l’Oeuvre des Cercles catholiques d’ouvriers qu’il a fondée se trouve « confronté ».

Le choix des mots n’est pas sans signification et, si nous sommes aujourd’hui ici pour évoquer, à la faveur du centenaire de sa mort, cet homme, c’est bien parce qu’il est peu commun

Peu commun, il l’est d’abord dans le monde des catholiques sociaux.

Peu commun, il l’est ensuite dans le patronat du XIX° siècle. Emeric Saucourt-Harmel en a parlé

Peu commun, il l’est enfin dans le monde des expérimentateurs sociaux de cette même époque, de ceux qui pensent qu’il faut rompre avec l’inhumanité du monde industriel qui est en train de naître, et qu’il faut le faire dès maintenant, au risque d’être taxé d’utopique tant par les conservateurs et les réactionnaires que par les révolutionnaires.

-I-

En résumant de manière peut-être excessive, on peut dire que le catholicisme social, comme les socialismes, naît avec la découverte par l’opinion de ce que l’on appelle la « question sociale ». Cette expression apparaît au moment où l’on prend conscience que l’industrialisation est en train de faire naître une nouvelle forme de pauvreté. Certes, il y a toujours eu des pauvres dans les villes et les campagnes et la situation des pauvres dans des campagnes qui sont, à l’époque, surpeuplées ( la France atteint son maximum de population rurale lors du recensement de 1846 ) est au moins aussi préoccupante que celle des « nouveaux pauvres » engendrés par l’industrialisation. Cependant, la pauvreté ouvrière, que l’on appelle aussi « paupérisme », telle qu’elle se développe alors, a quelque chose d’inédit car elle ne se caractérise pas seulement par des revenus réduits, mais aussi aussi par la déficience du logement – rien n’a été fait pour les accueillir dans les villes -, par le déracinement et le délitement des liens familiaux qu’il entraîne, par un recul de la moralité – en partie fantasmé – et de la pratique religieuse.

Dès lors, cette situation provoque l’apparition du catholicisme social ou peut-être des catholicismes sociaux car derrière ce terme générique, il existe des pratiques diverses, même si l’unité du courant finit par s’accomplir sous l’autorité du Souverain Pontife lui-même avec l’encyclique Rerum Novarum (1891).

Ce qui fait l’originalité de Léon Harmel dans la nébuleuse catholique sociale, c’est sa profession : filateur, chef d’entreprise. Le premier auteur catholique à souligner que le paupérisme n’est pas un accident est Villeneuve-Bargemont dans son Traité d’Economie politique chrétienne. Le vicomte Alban de Villeneuve-Bargemont est donc un aristocrate qui fut un serviteur de l’Etat ( préfet) et un homme politique (député). L’un de ses disciples fut Ozanam qui fonde des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul. Celui-ci est défini dans le titre du colloque qui lui a été consacré en 2006 à la BNF comme « un universitaire catholique face à la modernité ». Ultérieurement, sont fondés en 1871 les Cercles catholiques d’ouvriers. Ils sont fondés par ceux que Philippe Levillain définit comme « neuf apôtres dans l’hiver de 1871 ». A quelles catégories sociales appartiennent ces fondateurs? Les nobles sont majoritaires. Ils sont 5 qui se répartissent ainsi:

– 3 officiers ou anciens officiers: René de La Tour du Pin, Albert de Mun et Robert de Mun. Ce sont les pivots de l’oeuvre.

– Un propriétaire foncier: Léonce de Guiraud

– Un homme politique (royaliste): le comte Emile Keller.

On trouve également deux fonctionnaires: Maurice Maignan, dessinateur au Ministère de la Guerre, et Paul Vrignault, chef de bureau aux Affaires Etrangères.

Deux personnes exerçant une profession intellectuelle: Léon Gautier, archiviste et historien, et Armand Ravelet, journaliste.

Au total, parmi les fondateurs du catholicisme social, on trouve soit des nobles, soit des membres de la « bourgeoisie de talent ». La « bourgeoisie économique » n’est pas représentée.

Ce que nous savons de la composition sociale des principales Oeuvres du catholicisme ne dément pas cette première impression.

Matthieu Brejon de Lavergnée a étudié La Société de Saint-Vincent-de-Paul au XIX° siècle (Cerf, 2008). il s’est penché sur les origines sociales des 809  Confrères arrivés à des fonctions dirigeantes dans la Société. 16% d’entre eux sont des nobles. On arrive même à 23% si on ajoute les 48 « nobles d’apparence ». Pour ces nobles, le statut social crée une obligation morale et les oeuvres charitables prolongent à partir des années 1840 le patronage local que la noblesse pratique de longue date. Fait significatif, si la part des nobles au sein de la Confrérie de Saint-Vincent-de-Paul est évidemment plus forte que la part qu’il représente dans l’ensemble de la société française, elle est plus faible que celle qu’ils occupent dans l’oeuvre des campagnes, plus proche de leur tradition.

Les différentes formes de bourgeoisie représentent 70% des 809 dirigeants de la confrérie. Ils se répartissent ainsi:

– Professions économiques: 30%

– Professions libérales: 30% (surtout avocats, et accessoirement médecins)

– Service de l’Etat: 29% (officiers, magistrats, fonctionnaires, enseignement)

– Propriétaires: 9%.

Dans la « bourgeoisie économique », les négociants représentent 41%, les marchands, 37% et la bourgeoisie manufacturière (où il faudrait ranger Léon Harmel) 14%.

Si on rapporte ses 14% à ce que représente la bourgeoisie parmi les cadres  de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, cela représente approximativement 4,6% des 809 personnes étudiées par Matthieu Brejon de Lavergnée.

En ce qui concerne, les Cercles catholiques d’ouvriers, qui étaient en fait dirigés par des membres des classes dirigeantes, nous n’avons pas la chance de pouvoir utiliser un travail aussi complet que celui dont nous venons d’utiliser les résultats. Par contre, nous avons des données utilisables pour les cercles créés à Reims, grâce aux travaux de Jacques Fifis. En 1875, se tient à Reims le 5° congrès des oeuvres ouvrières catholiques. Sur 1 002 participants, 178 laïcs venaient du diocèse de Reims, dont 133 de la ville même. Jacques Fifis a réussi à trouver la profession de 88 d’entre eux. Parmi ces 88, ce sont les professions libérales qui dominent: 47. Les commerçants et artisans aisés sont 15. Les négociants du champagne sont 18 et les industriels (principalement du textile) ne sont que 7. Ceci dans une ville qui est alors dominée par l’industrie de la laine. En 1878, la Chambre de commerce dénombre 20 464 ouvrières et ouvriers du textile – sur une population de 81 000 habitants -, employés dans 113 établissements contre 1 600 employés dans les 51 maisons de vin de Champagne.

La proportion d’industriels dans les oeuvres ouvrières de Reims est donc inférieure à 10%, ceci dans une ville beaucoup plus marquée par l’industrie que la moyenne.

On comprend que Léon Harmel apparaisse hors du commun dans ce milieu du catholicisme social, où il détonne y compris – c’est mon interprétation – dans le domaine des apparences et des comportements, dans un monde où le souci du social n’a pas fait disparaître une sociabilité mondaine de bon ton. Me semble en témoigner le témoignage d’Albert de Mun, dans Ma Vocation sociale, qui, tout en faisant l’éloge du patron du Val-de-Bois, montre bien qu’il a pu « faire tache » dans les salons: « cet homme extraordinaire, dont les dehors modestes et la simplicité rustique cachent une âme de feu, une intelligence déliée, une indomptable ténacité; tous ont admiré l’héroïque sainteté de sa vie … tous ont été conquis par l’infatigable activité de son zèle, tous ont subi, malgré sa rude franchise, l’ascendant de sa parole apostolique, tous ont éprouvé la bonté de son coeur. »

-II-

On a parfois présenté le Val-des- Bois comme une utopie chrétienne. L’usage de cette expression vient du fait que, dans la première partie du XIX° siècle, un certain nombre d’écoles socialistes ( dites « utopiques ») avaient décidé de tenter de réaliser sans attendre leur idéal social. Pour cela, il n’avait pas hésité à s’installer sur un terrain vierge – en théorie – de toute influence sociale négative, loin du capitalisme et de l’économie libérale. Rappelons que le terme a été utilisé pour la première fois par l’Anglais Thomas More. Utopia était construit à partir du préfixe grec « U » de sens privatif et du mot grec « topos » (lieu). Autrement dit une utopie n’est d’aucun lieu. En partant aux Etats-Unis, les socialistes utopiques cherchaient un endroit qui n’était pas un lieu, autrement dit un endroit où l’économie contemporaine n’avait pas encore pénétré et où l’espace était disponible pour une expérience nouvelle. Ainsi s’étaient succédées les expériences de Robert Owen à New-Harmony (1824-1829), de Cabet et de sa colonie icarienne au Texas(1847-48), et des fouriéristes, dirigés par Considérant de Réunion  toujours auTexas en 1854. A chaque fois, un échec. Pourtant un personnage qui est au départ un disciple de Fourier, Jean-Baptiste Godin, finit par créer une structure qui s’inspire de son idéal de départ. Il s’agit du Familistère de Guise.

On peut être tenté de mettre en parallèle l’expérience de Godin et celle d’Harmel. Socialisme et catholicisme social sont deux idéologies bien différentes, mais elles ont des points communs. Elles naissent toutes deux de la volonté de remédier au sort injuste réservé aux ouvriers. Elles ont toutes deux, pour des raisons différentes, des difficultés à mettre en application leurs idées. Partout? Non pas au Val-des-Bois dans le cas du catholicisme social, pas au Familistère de Guise dans le cas du socialisme.

Pourquoi ? Parce que dans les deux cas, l’Utopie s’ancre dans un lieu, mais pas n’importe quel lieu. Nous ne sommes certes pas dans un Nouveau Monde dont la virginité se prête à toutes les expériences, mais nous sommes dans des zones un peu à l’écart, dans un village ou une bourgade qui, certes, vivent au rythme de l’économie de leur temps avec de la proto-industrie et une usine implantée par le fondateur de « l’utopie », mais où on vit à une échelle humaine qui crée des conditions favorables au succès de l’expérience que l’on ne trouverait pas dans les villes proches – Reims ou Saint-Quentin -. Dans les deux cas, l’expérience est menée par des hommes de terrain, dont l’expérience professionnelle – la leur ou celle de leurs prédécesseurs familiaux – précède l’engagement sur le terrain social. Dans les deux cas, il y a une connaissance des réalités économiques et sociales qui n’est pas forcément celle des principaux animateurs du catholicisme social ou des socialistes utopiques. Dans les deux cas, il y a volonté de créer une élite ouvrière par l’éducation. Chacun crée chez lui des écoles. « Le but à atteindre c’est d’améliorer la condition de l’ouvrier de manière à le mettre en état de se développer intellectuellement et moralement » (Godin)

Godin avait participé à la création de la Société européo-américaine du Texas – la colonie fouriériste -. Déjà chef d’entreprise à cette date (1854), il avait investi dans l’entreprise 1/3 de son épargne (100 000 francs). Godin tirera les leçons de l’échec: « manque d’unité de vue chez les membres; absence d’un sentiment religieux ». C’est ce constat qui le guide au moment où il s’installe à Guise et qu’il commence la construction du Familistère. Le souci de l’unité l’a déjà amené à regretter amèrement le gâchis que représente à ses yeux les combats de Juin 1848. Il le conduira un peu plus tard à regretter de la même façon l’épisode de la Commune et, devenu député républicain modéré, à soutenir Thiers. Godin comme Harmel cherchent à réaliser l’harmonie entre les classes sociales. Quant à l’aspect religieux, il est beaucoup plus nébuleux dans le cas de Godin, puisqu’il est adepte du spiritisme. Cependant, cela l’amènera à ne pas limiter ses objectifs à ce bas-monde et aux intérêts matériels: « c’est non seulement pour votre intérêt présent, mais aussi pour la plus grande satisfaction de votre vie après la mort du corps, que je vous convie à ces études. Car l’homme, je vous l’ai dit, se prépare en ce monde même les conditions de l’existence qui suivra celle-ci ».

Pour terminer, je voudrai mettre en évidence ce qui, selon moi, fait de Léon Harmel notre contemporain, dans la mesure où son attitude, dans telle ou telle circonstance, peut nous aider à répondre aux défis du présent. Il me semble que nous connaissons aujourd’hui une grave crise du politique qui, combinée à la crise économique, peut nous mener on ne sait où. Harmel  me semble avoir une méfiance à l’égard du politique que bien de nos contemporains partagent. Lorsque Albert de Mun se présente aux élections pour devenir député du Morbihan, il regrette que le fondateur des cercles catholiques ne consacre pas toutes ses forces à l’Oeuvre qu’il a fondée. Pour autant, il est intervenu, lui aussi, en politique, mais d’une manière très particulière. Il a participé à Reims à la campagne électorale de 1889. Surmontant ses réticences, il a harangué les foules dans les salles enfumées pour défendre son programme… mais sans se présenter. Il y avait deux candidats, un radical et un boulangiste. Il n’appelait à voter ni pour l’un pour l’autre. Il voulait simplement profiter de la période électorale comme d’une caisse de résonance pour les idées qu’il défendait, notamment à l’adresse des ouvriers. Et ce fut efficace, car c’est ainsi qu’il rencontra Robert et ses amis socialistes qui furent les animateurs des congrès ouvriers. Autrement dit, cette campagne électorale un peu particulière a été un jalon vers la constitution des élites ouvrières qu’Harmel appelait de ses voeux et qu’il s’agissait de former afin qu’elles soient capables de faire face aux problèmes. A une époque où beaucoup de Français se méfient des  « élites »  en place, il faut se rappeler que Léon Harmel souhaitait substituer aux classes dirigeantes, des dirigeants dans chaque classe.

Aa lendemain d’une nuit d’horreur à Paris, il faut aussi évoquer une lettre qu’il avait adressée à Albert de Mun où il se rappelait « un mot dit par les ouvriers dans une réunion intime à Tourcoing:

« Nous voulons bien supporter la faim, mais jamais le mépris ».

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M MAXIME FOUANON
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M MAXIME FOUANON

Il me semble que vous ne parlez pas de tous les catholiques qui ont contribué à Rerum Novarum. Ensuite, je souhaite que l’on revienne à l’esprit de la création de la Sécurité Sociale. Car, comment peut-on connaitre un secteur libre en ce qui concerne les coûts des prestations de la SS. En dehors de l’Hôpital, il devient difficile de trouver un médecin ou un chirurgien conventionné. Un grand nombre de jeunes qui sortent de Médecine bifurquent vers le secteur libre… Ne parlons pas, par exemple de 400 ou 800 euros demandés à un patient pour une opération… En Loire Atlantique,… Lire la suite »